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Les sens du bien-être

Le bien-être est parfois perçu
comme une jouissance superficielle. C’est se tromper de bien-être ou, plus
exactement, ne pas saisir toute la portée du bien-être. Car le bien-être ne se
limite pas aux seules dimensions du plaisir et de la satisfaction : apprécier ou
se réjouir individuellement d’une circonstance agréable. Certes, si nous devons
vivre, autant que ce soit le plus agréablement possible : la condamnation du
plaisir ne vaut que vis-à-vis d’un plaisir qui se ferait au détriment des autres
ou de sa santé. Mais la prudence reste de mise car le bien-être plaisir est trop
volatile pour justifier un quelconque attachement : il s’envolera en même temps
que la circonstance.
[...]
La vie pourrait ainsi être constituée de milliers de petits bien-être fugaces :
je rentre chez moi et je me sens bien, je bois un verre d’eau fraîche et je me
sens bien, je m’assois et je me sens bien,… Nous avons vu dans le chapitre
précédent comment multiplier ces pointillés. Nous allons voir maintenant, non
pas comment en faire une ligne droite puisque le bien-être ne saurait être
constant sans finir prisonnier et s’affadir, mais comment lui rajouter du poids
ou une troisième dimension afin de lui donner un peu plus de constance et de
stabilité…
Le bien-être requiert du poids, du caractère et une dynamique : il s’ennuie de
la futilité, de la routine et de la vulgarité. Le bien-être est dans la tête
mais aussi dans l’action : il se compose et s’enrichit des éléments rencontrés
sur le chemin. C’est au contact de la misère, de la maladie et de la mort que le
Prince Siddharta Gautama choisit la voie du Bouddha ! Je sors donc joyeux et
optimiste, à la rencontre de la vie et de ses naturelles imperfections…
Sur le chemin du bien-être…
Sortir, mais pour aller où ? Chacun est évidemment libre de sa vie et de ses
choix et ce ne sont pas les intersections qui manquent... Dans une optique de
bien-être solide, je crois toutefois pouvoir affirmer (et je ne suis pas le
seul) que le bien-être apprécie les chemins qui montent vers les autres.
Pourquoi choisir la montée plutôt que la descente ? Après tout, ne
considérons-nous pas souvent que les malheureux se trouvent dans une situation
inférieure à la nôtre et qu’il convient de se baisser pour les aider, comme nous
nous baissons pour donner la piécette ? Mais je n’aime pas me courber (mon dos
!) et je ne crois pas que devenir plus petit ou malheureux rende service sur le
long terme. Un professeur qui adapterait son enseignement au plus mauvais élève
(ou un système qui, par démagogie, promettrait des études supérieures à tous)
pénaliserait toute la classe, y compris l’élève en difficulté qui n’aurait plus
alors devant lui de vision de progrès et d’effort. Niveler par le bas n’a jamais
rien créé sinon de la bassesse !
Pourquoi pas alors « descendre vers les autres afin de leur faire la courte
échelle » ? C’est effectivement le cas de toutes les personnes qui travaillent
au contact des pauvres. Mère Teresa en était la figure emblématique. Il s’agit
là d’un comportement admirable : sacrifier son confort pour aider les autres à
acquérir plus de confort... Mourir sur la croix pour sauver l’humanité… Se
dévouer dans les tâches ingrates pour éviter aux autres d’avoir à les faire… Le
masochisme serait-il le lot commun des Saints et des Martyrs ? Non car, comme
nous le verrons, tout ce qui est tourné vers l’autre revient vers soi en
proportion. Plus je fais le bien et plus je me sens bien !
Lors de ma retraite de méditation en Thaïlande, les choses avaient le mérite
d’être clair : les professeurs rappelaient que les tâches les plus
contraignantes et les moins agréables (nettoyer les toilettes par exemple)
étaient les plus méritantes et donc les plus intéressantes du point de vue du
karma. C’est aussi la constatation cynique de Laclos dans ses Liaisons
Dangereuses, lorsqu’il fait dire au Vicomte de Valmont : « J’ai été
étonné du plaisir qu’on éprouve en faisant le bien; et je serais tenté de croire
que ce que nous appelons les gens vertueux, n’ont pas tant de mérite qu’on se
plaît à nous le dire »… Sans doute pas « tant de mérite » mais du mérite et
du courage quand même ! Après tout, les Mères Térésa ne courent pas les rues…
[...]
Gardons donc à l’esprit la règle naturelle suivante : même s’il convient de
garder les pieds sur terre, nous nous élevons généralement en aidant les autres.
L’idée du chemin qui monte prend alors du sens. Il serait aussi possible de
considérer qu’il convient de s’élever à la hauteur des problèmes et des
sentiments des malheureux. Ce n’est pas rien que d’être en peine !
« Nul ne s’est jamais perdu dans le droit chemin » déclarait Goethe.
Plutôt que de pente, pourquoi ne pas en effet parler de rectitude ? Simplement
parce que rares sont ceux qui disposent d’une règle pour tracer une ligne et que
les détours et les tournants seront nécessairement légions. La droite n’est de
toute manière pas une figure géométrique de la nature, qui lui préfère la courbe
des vagues et la flexibilité du roseau. La droite serait plutôt la figure
emblématique de la civilisation et des artifices humains : les bâtiments, les
poteaux, les autoroutes ou les canons des fusils…
[...]
Mais qu’importe finalement la forme ou la figure ! Plutôt que de direction ou de
chemin, ne vaudrait-il pas mieux parler de sens : dans quel sens notre vie
tourne-t-elle ?
[...]
Voilà, les gros mots sont lâchés ! Il n’était pas possible de retarder plus
longtemps l’évidence. Que cela nous plaise ou non, la notion de bien figure
belle et bien dans le bien-être: se sentir bien, c’est aussi se sentir bon !
C’est une simple question de logique, d’amour propre et d’hygiène. Mais
rassurez-vous : je n’ai pas la prétention de placer ici une morale et je
laisserai le mal à sa place. Je n’ai pas non plus l’ambition de transformer cet
ouvrage en un traité de vertus : des philosophes l’ont fait mieux que moi et ce
n’est de toute façon pas le sujet.
Dans l’analyse du bien-être qui est la nôtre, je me bornerai donc simplement à
suggérer les trois sens qui me paraissent les plus aptes à le renforcer et à le
faire durer. Il s’agit de trois bon sens pleins de bon sens : le sens de
l’utilité, de la générosité et de l’amour...
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