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Des Experts à expertiser

Il y a quelque temps,
un sportif célèbre
vantait dans une publicité les vertus des biscottes, responsables selon lui de
sa forme : « parce qu’elles contiennent 92% de céréales, c’est mon énergie
pour bien démarrer la journée » clamait-il. Le magazine Science et Avenir
a eu la justesse d’esprit de demander à un vrai expert, médecin militaire et
auteur de nombreux travaux sur les aliments de l’effort ce qu’il en pensait : «
Les biscottes ont un index glycémique élevé […] ça ne me paraît pas un
aliment de l’effort idéal. En tout cas, il ne me viendrait pas à l’idée de
manger des biscottes avant de faire du sport ! » rectifiait-il.
(1)
Qu’est-ce donc de nos jour qu’un expert ?
Est-ce quelqu’un qui sait, quelqu’un qui croit savoir et qui le communique
efficacement (le cas existe aussi d’experts qui savent mais qui communiquent
sciemment le contraire !) ou quelqu’un de fort bien payé pour distiller un
savoir spécifique ? Tous les experts ne sont évidemment pas corrompus (notamment
parce que tout sujet d’étude n’est pas forcément rentable), mais tous les
lobbyistes essayent de se faire passer pour des experts ou font appel à leurs
services. Or, 18 000 lobbyistes feraient en permanence le siège de la Commission
européenne de Bruxelles...
Face à cette force de frappe, il
est logique que certains préjugés se mettent en place. Prenons par exemple le
cas du lait. Il est bien connu que le lait est bon pour la solidité des os,
n’est-ce pas ? Et bien non : plusieurs études indépendantes (indépendantes des
lobbies laitiers) démontrent que le lait n’a
aucune action sur le prévention de l’ostéoporose !
Ce serait même le contraire : selon une étude, les femmes qui consommaient le
plus de laitage présentaient deux fois plus de risques de fractures que les
femmes qui en consommaient peu. (2)
« Tous les gros buveurs de lait sont ostéoporotiques ! » résume
Pratiques de Santé. (3)
Pourquoi continuons-nous alors à promouvoir le lait en tant qu’aliment de
première nécessité ? Nous apprenons dans le livre de Thierry Souccar et Isabelle
Robard, Santé, mensonges et propagandes : arrêtons d’avaler n’importe quoi !,
qu’un expert de l’industrie laitière était également haut responsable de la
santé publique. La rédaction de recommandations nutritionnelles officielles est
ainsi souvent confiée en France à des
chercheurs proches de l’industrie agro-alimentaire…
(4) « Le poids
des lobbies est colossal et l’indépendance de la recherche difficile. On ne
compte plus les études scientifiques financées par les industriels du secteur
phyto-sanitaire » regrette aussi un chercheur.
(5)
Le sucre est-il responsable du phénomène de l’obésité ? » Non, répond une
nutritionniste ayant pignon sur web : « Plusieurs études ont été réalisées
pour corroborer ce fait... en vain. » L’Aspartame et le light sont-ils
recommandables ? Bien sûr, ces produits sont même une très bonne option puisque
« très festifs, mais acalorique. Vous êtes gagnants sur tous les fronts
». Les produits bio sont-ils de qualité supérieur ? Absolument pas et d’ailleurs
« L'Agriculture biologique n'est pas
durable ! » Afin de préserver la bonne
conscience des industriels, on comprendra qu’il soit "prudent" en effet de nier
la validité des nombreuses études sur ces sujets…
(6) Pour ne rien
voir, le mieux est encore de fermer les yeux ! Mais comment expliquer de tels
propos de la part d’une "experte" en nutrition ?
Un nutritionniste est normalement un médecin (bac+8) spécialisé en nutrition
dont le rôle est de conseiller sur les problèmes de surpoids, de maigreur, de
diabète, etc. (7)
Il travaillera en milieu hospitalier ou en cabinet, voire sur le terrain dans
les pays frappés de malnutrition. A moins
d’être sacrément hypocrite, on le voit donc
mal servir ainsi la soupe aux industriels…
La vérité est donc ailleurs : le terme de nutritionniste est galvaudé et
beaucoup ne seraient pas médecins ! Quoi de plus logique après tout puisque
cette discipline n’est pas reconnue par le Conseil de l’ordre : la spécialité
"nutrition" n’a aucune existence légale en France et la formation n’est pas
uniforme à l’échelon national. Bref, en
matière de nutrition, chacun fait et dit plus ou moins ce qu’il veut !
C’est ainsi qu’après « enquête » (sic !) notre nutritionniste découvrait
fin 2007 que les produits 0% n’étaient pas sans calorie ni moins caloriques que
la version « non 0% ». Et la nutritionniste de préciser «
Vous voilà bien trompés...
» Bien trompés en effet ! Une nutritionniste avouait avoir confondu matières
grasses et calories, zéro calories et zéro sucre !
(8)
Cela prêterait à rire, si les lecteurs de son blog ne prenaient pas ses conseils
pour argent comptant et ne réagissaient au quart de tour devant la contradiction
portée à leur Sainte Experte. Car une experte
ne peut par définition avoir tort et tout
contradicteur d’une experte ne saurait donc être qu’un imbécile ou un « fasciste
» qu’il conviendra à tout prix de décrédibiliser. Les apparences, qui n’ont pas
de prix, seront préservées à coup d’insulte ou de dérision…
Et voilà bien le danger des
notions d’expert ou d’expertise utilisées à tort et à travers: nous faire perdre
notre esprit critique, nous en remettre entièrement, par confort ou facilité, à
un jugement extérieur. « Douter de tout ou tout croire, ce sont les deux
solutions également commodes qui l’une et l’autre nous dispensent de réfléchir
» écrivait Henri Poincaré. En matière de nutrition, nous serions bien avisés
de redevenir actif si nous voulons éviter le gavage industriel :
la foi grasse, c’est la spécialité des oies !
Confronté à un expert, la première chose à faire serait donc de nous interroger
sur son pedigree, ses motivations et ses éventuels conflits d’intérêt.
Les diplômes sont l’un des éléments à prendre en considération mais la véritable
expertise s’acquiert en terrain neutre : un
bon expert sera compétent mais aussi indépendant !
Une experte « très attachée à l’éthique » qui est directrice d’un cabinet
de marketing et nutritionniste conseil d’un groupe agro-alimentaire, cela laisse
un goût amer ! Un rapport d’expertise sur le danger des portables dont les
experts sont rémunérés par les acteurs de la téléphonie, cela sonne faux !
(9) Un « expert
en bien-être » dont l’objectif est de faire du chiffre, cela induit du mal-être
! Tous les professionnels ne sont évidemment pas malhonnête mais l’argent est la
première source de corruption et il en coule davantage chez l’industriel que
chez le petit artisan ou le magasin bio !
Au contraire, quel pourrait être l’intérêt
pour un ancien directeur d’un fabricant de tabac de révéler les pratiques de
cette industrie, à part celui de perdre sa famille ?
(10) Quel intérêt
pour un chercheur de dénoncer le danger des pesticides, à part celui d’être
calomnié et de limiter ses sources de financement ?
(11) Quelle
motivation pour un naturopathe de soigner au naturel, à part le risque de se
retrouver traduit en justice ? (12)
Tous les « petits » ne sont évidemment pas désintéressés mais
il faut toujours du courage pour oser sortir du
dogme ou de la pensée unique. Une raison
suffisante, selon moi, pour prêter l’oreille à leurs propos et réveiller de
temps en temps ses neurones…
(1) Docteur
Charles-Yannick Guezennec, propos recueillis par Thierry Souccar, « La vérité si
je mange », Sciences et Avenir, Juillet 2003
(2) Selon d’autres études le lait serait même un facteur de diabète, de risque
cardio-vasculaire et de cancer ! [...]
(3) Pratiques de Santé N°56, 23 septembre 2006, p. 7
(4) Thierry Souccar démontre ainsi que le programme de nutrition lancé en
janvier 2001 par le ministère de la santé (PNNS) arrange bien les industriels
(op. cit., p. 328) [...]
(5) Pr. Charles Sultan (Inserm, Montpellier), à propos des risques des polluants
industriels, cité par Sciences et Avenir, Octobre 2004, p. 61
(6) A court d'arguments, la meilleure méthode (industrielle) est de semer le
doute à coups d'experts grassement rémunérés ou de personnalités en mal de
publicités, dans le style de Claude Allègre : « Non, nous ne savons pas...
», « Non ma brave dame, il n'est pas prouvé que l'homme soit responsable
du changement climatique », « Non, l'amiante n'est pas dangereux pour la
santé »,etc. Et cela marche ! Pour preuve, la première réaction à l’article
sur l’obésité: « Ah bon ? Alors je peux laisser mes enfants en paix avec leur
verre de coca hebdomadaire ? » Voilà, c’est gagné, l’expert a réussi à semer
le doute !
(7) Le diététicien (niveau Bac +2) veille quant à lui à la qualité et à
l’équilibre alimentaire en composant notamment des menus adaptés.
(8) Sur un emballage, le terme 0% fait en effet généralement référence aux
matières grasses, permettant ainsi à une marque de sucette 100% sucre d’afficher
fièrement sur son packaging « 0% de matières grasses » ! Les seuls "aliments"
acaloriques sont l’eau, le thé et le café (sans sucre).
(9) Une enquête de l'Igas, Inspection générale des affaires sociales, la police
des police en matière de santé, met ainsi en cause les méthodes de l'Afsse,
Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement. [...]
(10) Voir le film Révélations de Michael Mann avec Al Pacino et Russel Crowe,
inspiré d’une histoire vraie.
(11) C’est par exemple le Pr. Dominique Belpomme, accusé d’instiller le «
business de la peur » ou David Servant-Schreiber, transformé en « baratineur du
cancer » dans l’article Les imposteurs du magazine Marianne (6 octobre
2007). Ce journal, qui se vante à longueur de colonnes d’être « indépendant
et différent » reprenait ainsi à son compte les plus fumeuses manipulations
industrielles…
(12) Qu’un naturopathe (non médecin) prescrive des plantes et le voilà assigné
devant les tribunaux ! Qu’un médecin préfère soigner au naturel, ne serait-ce
qu’avec l’accord de ses patients, et le voilà traîné devant le Conseil de
l’Ordre ! [...] « Sur toute la France, nombre de médecins,
chirurgiens-dentistes, vétérinaires ou pharmaciens qui utilisent pour parfaire
leur art des médecines non conventionnelles, qui ne coûtent pas un centime à la
Sécurité Sociale, sont poursuivis. Des dizaines de dossiers sont en cours »
dénonce Sylvie Simon (Biocontact, Mai 2006, p. 24)
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